III
Ipy escalada d’un pas léger les marches du porche, pénétra dans la maison et entra dans la chambre où Yahmose était étendu, spectacle qui paraissait lui être agréable.
— Alors, frère, demanda-t-il d’une voix joyeuse, comment va ? Est-ce que nous ne te reverrons jamais dans les champs ? Ce qui m’étonne, c’est qu’on puisse se passer de toi !
Yahmose s’agita sur sa couche et répondit avec effort :
— Je ne comprends rien à ce qu’il m’arrive. Le poison est éliminé et mes forces ne reviennent pas ! Ce matin, j’ai essayé de marcher. Mes jambes ne pouvaient me porter. Je suis faible, faible… et, ce qui est plus grave, j’ai l’impression que je m’affaiblis de jour en jour.
Ipy prit un air apitoyé pour dire :
— C’est triste. Qu’en pensent les médecins ?
— L’assistant de Mersu me rend visite tous les jours. Il ne comprend rien à mon état. J’absorbe de puissantes décoctions d’herbes… les prières sont dites régulièrement, on me donne une nourriture réconfortante, il n’y a aucune raison, c’est l’avis du médecin, pour que mes forces ne reviennent pas. Or, ma faiblesse augmente…
— Triste ! murmura Ipy.
Il se retira, tout en fredonnant doucement, et alla trouver son père qui faisait des comptes avec Hori. Le visage soucieux d’Imhotep s’éclaira quand il aperçut son fils bien-aimé.
— Ah ! voici Ipy. Quelles nouvelles du domaine ?
— Tout va bien, père. Nous avons commencé la moisson de l’orge. Une belle récolte !
— Râ soit loué ! Grâce à lui, tout va bien au dehors. Que n’en est-il de même, hélas ! dans la maison même. Je veux faire confiance à Ashayet, qui ne nous laissera pas dans la détresse, mais… ce qui me préoccupe, c’est Yahmose… Cette faiblesse incompréhensible…
Ipy eut un petit sourire méprisant.
— Yahmose a toujours été faible !
Hori protesta doucement.
— C’est inexact. Sa santé a toujours été excellente. Ipy répliqua, d’un ton agressif :
La santé d’un homme dépend de sa volonté ! Yahmose n’en a jamais eu. Il a toujours eu peur de commander.
— Pas en ces derniers temps ! déclara Imhotep. Yahmose, depuis quelques mois, montrait de l’autorité. J’en ai été le premier surpris. Ce qui m’inquiète, c’est sa faiblesse physique, alors que Mersu m’assure que, le poison étant éliminé, les forces devraient lui revenir rapidement.
Hori posa à côté de lui le rouleau de papyrus qu’il venait de consulter.
— Il y a d’autres poisons, dit-il d’une voix calme. Imhotep se tourna vers le scribe.
— Que veux-tu dire ?
— Il y a des poisons qui n’agissent pas immédiatement, dont les effets se manifestent insidieusement et à la longue. On les administre sans hâte, par petites doses, ils s’accumulent dans l’organisme et la mort ne survient qu’après des mois et des mois de faiblesse… Il y a bien des femmes qui savent cela et qui ne font pas autrement pour se débarrasser d’un époux, dont tout le monde est persuadé qu’il meurt d’une mort naturelle.
Imhotep avait pâli.
— Voudrais-tu dire qu’il en va ainsi avec Yahmose ?
— Je me borne à signaler une possibilité. Sans doute, un esclave goûte tous les mets qui sont présentés à Yahmose mais la précaution ne sert de rien si le poison est administré à doses très légères…
— Folie ! s’écria Ipy. Pure folie ! Je ne crois pas à l’existence de poisons de ce genre. Je n’ai jamais entendu parler d’eux.
Hori leva les yeux.
— Tu es encore très jeune, Ipy. Il y a bien des choses que tu ignores.
— Mais que pouvons-nous faire ? demanda Imhotep d’une voix pressante. Nous avons fait appel à Ashayet, nous envoyons des offrandes au temple… Ce n’est pas que je croie beaucoup à ces superstitions, mais enfin… Que pouvons-nous d’autre ?
— Fais préparer la nourriture de Yahmose par un esclave en qui tu as pleine confiance et fais surveiller l’esclave.
— Mais cela voudrait dire qu’ici, dans ma maison…
— C’est stupide ! s’écria Ipy. Complètement stupide.
— Essayons, dit Hori d’un ton calme. Nous verrons vite si c’est stupide.
Ipy quitta la pièce, furieux, Imhotep, le front barré de rides inquiètes, le suivit des yeux. Il était perplexe…